Réflexions sur Rio+20: L’économie durable sera une économie sobre

(via Lëtzebuerger Wort) A quelques jours de la conférence de Rio+20 l’économie verte est de plus en plus envisagée comme une issue possible à cette crise aux facettes multiples: dettes financières, chômage, changement climatique, pénuries d’énergies, etc.

Dès lors on peut se demander si le développement durable se résume à économie verte ? Ou encore, s’il est suffisant de tenir compte du facteur « nature » et de l’inclure dans l’économie des marchés pour rendre l’économie durable ? Voyons ce que disait le rapport Brundtland de 1987, celui qui a jeté la base philosophique au sommet de la terre de 1992 :

« Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. »

Dans le rapport Brundtland ce début de définition est immédiatement précisé par ce qui suit :

« Deux concepts sont inhérents à cette notion,

- le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis à qui il convient d’accorder la plus grande priorité,

- et l’idée de limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir. »

 

Développement durable égal à économie durable ?

Evidemment, la réponse à cette question ne peut être que non. Le développement durable ne peut être réduit à l’économique, c.-à-d. à la production et à l’échange de biens et de services, censés satisfaire nos besoins. Ce volet est important, il ne représente pas rien, mais n’est pas tout non plus. Certes, l’économie ne peut être limitée à l’économie monétaire ou de marché. Il faut également considérer l’économique mis en œuvre directement par les pouvoirs publics et l’économie issue des relations personnelles. Fort heureusement, l’éducation et la santé publique, la gériatrie continuent, par exemple, à être des domaines qui ne sont pas uniquement régis par le marché.

Pourtant, le développement est plus large que l’économie, car il touche l’humain dans toutes ses dimensions. C’est un processus d’une communauté humaine dans toute son interdépendance et non un individu isolé. Le développement trouve sa source dans la société qui est elle-même en évolution permanente et qui cherche à se défaire des contraintes qui empêchent de mener une existence digne et épanouie.

Brundtland précise son approche au développement en y apportant la priorité des besoins des plus démunis et des limites de l’environnement. L’équité sociale et le respect des limites de la nature constituent donc l’essence et la condition même du développement durable.

La réponse à la question de savoir en quoi une économie peut contribuer au développement durable devient dès lors relativement simple : l’économie doit renforcer l’équité sociale et mettre un accent particulier aux besoins des plus démunis. En même temps, elle doit respecter les limites qu’impose la nature, elle doit veiller à ne pas « compromettre la capacité des générations futures ».

Ce n’est pourtant pas exactement ce que nous vivons aujourd’hui. Et le fait de ne pas tenir compte de la limitation des ressources menace notre système de façon immédiate. L’euro-député vert, Sven Giegold, vient de sortir une étude qui montre que le coût croissant des énergies fossiles est un des facteurs majeurs de déséquilibres budgétaires dans la zone Euro, notamment en Espagne, en Italie et en Irlande. Pour la seule année 2009, la facture en énergies fossiles de l’Italie a augmenté de 50% pour un montant de 47 milliards d’Euro. Le déficit courant du pays pour la même période s’élève à 58 milliards !

Actuellement les citoyens européens dépensent 13% de leur revenu pour s’éclairer,  se chauffer et cuisiner. Il y a quelques années ce pourcentage s’élevait encore à 6-7%. Ce qui est vrai pour les ménages l’est également pour l’industrie et le secteur des services. Les coûts énergétiques menacent évidemment notre prospérité.

 

Quel est l’horizon temporel d’une économie durable ?

Quand Meadows et ses collègues ont remis leur rapport « Les limites à la croissance » au Club of Rome en 1972, ils n’ont pas été pris trop au sérieux. Pourtant, il s’avère que leurs modélisations des limites en ressources naturelles étaient fort pertinentes : le Peak Oil, la crise alimentaires, le landgrabbing, la perdition des ressources halieutiques en témoignent.

Si nous reconnaissons que les facteurs de productions ne sont pas complémentaires, c’est à dire qu’on ne peut pas remplacer l’œuf par un poêle pour en faire une omelette plus grande, alors on commence à saisir l’urgence de la situation. Nous devons apprendre à vivre dans les limites de la nature, c’est le facteur limitatif de notre économie.

Sur combien de générations faut-il donc réfléchir pour toucher à la soutenabilité. Sur deux, trois ou sur six générations ? Nous n’espérons évidemment pas que l’espèce humaine ne s’épuise en 6 générations. La durabilité doit donc nous amener à penser l’économie comme un processus permanent, un processus en cycle qui puisse continuer à tourner en permanence sans « compromettre d’aucune façon la capacité des générations futures ».

 

Une économie durable en mettant un prix sur la nature ?

Là aussi la réponse est évidemment Non ! La rareté galopante de certaines ressources en a fait une marchandise de plus en plus prisée. Ces marchés sont au centre de l’économie verte. A-t-elle dès lors le vent en poupe, parce qu’il sera de plus en plus rentable d’investir son argent dans les ressources naturelles, appréciées d’autant plus que nous les rendons plus rares ?

Si on espère trouver la voie du salut dans la commercialisation des services rendus par la nature : la capacité de captage de CO2 par les forêts, la fécondation des plantes par les abeilles, la diversité biologique pour la recherche médicale ou agronomique, les terres arables pour la production industrielle d’aliments, alors on n’a pas compris que l’exclusion socio-économique de larges couches des populations du monde provoquée par ce type d’économie de marché est la première raison de la crise que nous vivons aujourd’hui. Si jusqu’à présent cette exclusion était partielle et parfois supportable, elle sera décidément totale et insupportable si elle s’étend aux ressources naturelles, à ces ressources qui souvent sont les seules, à côté de leur travail qui sont accessibles aux populations démunies.

 

La plus grande priorité aux besoins essentiels des plus démunis

La lutte contre la pauvreté est une priorité mise en avant des politiques internationales depuis le début de l’ère coloniale. Déjà les conquistadors ont justifié le carnage des peuples indigènes américains parce qu’on leur apportait le salut. L’ère coloniale en Afrique à la fin du 19e et jusque dans les années 60 était justifié jusqu’au cœur des ténèbres par l’aide au développement et le salut de l’âme qu’on voulait apporter à ces populations, comme si elles n’avaient pas connu d’évolution et de culture, donc de développement jusque là.

Aujourd’hui, accorder la plus grande priorité aux besoins essentiels des plus démunis doit se faire, en reconnaissant précisément qu’ils se retrouvent plutôt à la périphérie de la centrifuge économique et dès lors de plus en plus exclus de notre « développement ».

Comme le démontrent clairement les recherches sur les biens communs, les communautés locales disposent pourtant très souvent de mécanismes socio-économiques très performants pour gérer des ressources locales rares. Si ces mécanismes sont en plus équitables, ils sont durables. Or, où sont ces approches dans la soi-disante « économie verte » qui tend plutôt à donner une valeur marchande aux ressources. Cette marchandisation conduit à une appropriation privée des ressources au nom d’une meilleure efficience. Il ne faut pas être dupe, ce type d’efficience mène tout droit à une surexploitation des ressources car le marché ne reconnaît pas les limites des capacités de l’environnement à nous procurer ces ressources ! Le changement climatique en est la preuve.

Donner priorité aux besoins des plus démunis signifie donc renforcer le troisième secteur économique, celui qui permet à cette tranche de la population, une pleine participation et une pleine intégration, l’économie relationnelle, l’économie solidaire, la « core economy ». Donner une priorité aux besoins des plus démunis signifie intrinsèquement reconnaître les limites de la nature et respecter pour chaque individu des droits équitables d’accès à ces ressources.

 

S’approcher d’une économie plus durable !

Il faut d’abord reconnaître les limites de la nature et donc celles de l’économie de marché. La croissance qui en découle n’est pas une loi naturelle et elle ne l’a jamais été. C’est un dogme, donc quelque chose que l’on croit sans raison. Le dogme de la croissance a dominé, au courant des dernières décennies, un peu trop nos politiques en général et nos politiques économiques en particulier. L’économie verte, si elle veut se rapprocher du développement durable devra abandonner ce dogme. L’économie verte devra viser la vitalité des écosystèmes et la réduction rapide de l’empreinte écologique par une sobriété assumée.

Ensuite l’économie verte ne pourra pas être conçue sans mettre en question les structures de pouvoir qui permettent aux plus puissants d’exclure les plus faibles des bénéfices économiques. Puisque nous allons garder en tête la priorité donnée aux besoins des plus démunis, il faudra forcément passer par une redistribution des ressources, du patrimoine et des acquis matériels pour atteindre une véritable équité sociale. Cet effort de solidarité nous permettra de nous éloigner des zones de tempêtes écologiques et surtout sociales.

Un exemple est le rôle déstabilisateur joué aujourd’hui par les activités spéculatives des grandes banques qui doit être désamorcé. L’analyse critique des activités des grandes banques dites systémiques  et « too big to fail » permet de douter de leur utilité sociale et économique. L’échec de ces banques à contrôler les risques engendrés par leur modèle d’affaires est l’une des principales causes de la crise.

L’austérité dont on parle tellement à l’heure actuelle ne mène certainement pas une économie durable. L’austérité vise à réduire les déficits par une réduction de la production, socialement insupportable. On y omet de considérer le manque de démocratie réelle, de fraternité dans les rues et dans les banlieues, de libertés et de choix de vie possibles. Mais une politique de croissance aveugle n’est pas une solution non plus, elle oublie que déjà notre système économique est gonflé par un surendettement financier et surtout écologique !

Une fois les limites des ressources naturelles reconnues, l’économie verte doit clairement mettre l’accent sur le renforcement de l’efficience dans leur utilisation. Ceci passe dans le domaine industriel par les concepts de l’économie circulaire: des produits conçus en anticipant leur réutilisation avant leur recyclage intégral,… un monde sans déchets alimenté par des énergies renouvelables.

C’est dans cette approche d’efficience et du renouvelable que se créent actuellement le plus grand nombre d’emplois qui, de surcroit, sont durables. Entre 2007 et 2011 le secteur de l’énergie renouvelable a permis de créer plus de 160.000 emplois en Allemagne. A cela s’ajoute le grand marché de la rénovation du parc immobilier.

 

Une transition vers une économie sobre

Il y a une énorme transition à mettre en œuvre. Nous devrons apprendre à produire et à consommer autrement, plus sobrement. Cette innovation est à la fois source de croissance dans certains secteurs et inévitablement source de crise dans d’autres. C’est la fameuse destruction créatrice de Schumpeter à laquelle nous devrons faire face et que nous devons accompagner par des mesures efficaces qui maintiendront la cohésion sociale.

Le secteur automobile connaîtra des bouleversements profonds au cours des prochaines années, également au Luxembourg. Idem pour l’aviation. Recherchons donc des secteurs dans lesquels leurs compétences seront « recyclables ». L’acier est un de ces domaines que nous ne soignons pas suffisamment. Pourtant, l’acier jouera à l’avenir un rôle déterminant dans de nombreux secteurs prometteurs, notamment dans les énergies renouvelables. Le bois est une autre filière à développer..

Un secteur qui sera certainement créateur d’emploi sera la production alimentaire à commencer par le renforcement de l’agriculture paysanne et écologique.

Une économie verte permettra aux parents de s’impliquer plus activement dans la vie scolaire de leurs enfants ou dans les soins gériatriques de leurs propres parents ou amis. En acceptant d’abord que ce n’est ni l’économie publique ni celle du marché privé qui vont pouvoir répondre à tous ces besoins. Ceci permettra d’élaborer d’un côté des modèles hybrides permettant une implication active, non rémunérée, à côté de celle qui se trouve rémunérée et de l’autre des modèles de partage de travail.

Une économie durable devra donc se caractériser par :

-          la sobriété, la convivialité et l’autosuffisance ;

-          la décélération et la régionalisation des circuits économiques ;

-          le passage de la consommation inconsidérée à la consomm-action consciente ;

-          le renforcement de l’économie des biens communs et de leur gestion informelle, directe et démocratique par les communautés locales.

L’économie durable devra apprendre à séparer les droits de propriété des droits d’utilisation. Ceci est vrai pour les terrains, les logements, mais également pour les appareils et les outils. Prenons le Car sharing, qu’est-ce d’autre qu’un système de location d’une voiture que je ne possède pas. Ceci changera complètement le développement des produits. Si la marque qui produit la voiture la met également en location, elle aura intérêts à développer des modèles qui restent en circulation 15 à 20 ans au lieu des 5 à 6 ans actuellement.

Nous devons réapprendre que concurrence ne signifie pas la survie du plus fort, mais courir ensemble vers un but commun. La capacité de coopérer devra être développé pour réduire considérablement les maladies psychiques et renforcer nos capacités d’innover. Dans un système qui se base sur la coopération au lieu de la concurrence, l’innovation n’exclu pas les perdants.

L’économie doit dans tous les cas être sociale, dans le sens qu’elle relie des gens en tissant des liens étroits, solidaires et réciproques. Au lieu de briser ces liens ou de les déséquilibrer, l’économie doit renforcer l’échange direct dans les quartiers et les villages, les travaux communautaires, revaloriser les vieux par la reconnaissance de leur appréciable apport et valoriser les jeunes pour leur potentiel à développer. Bref, une économie durable doit avant tout viser le développement des potentiels des êtres humains.

Vous allez me dire que tout ceci relève de l’utopie et de l’illusion. Oui pour l’utopie, non pour l’illusion. Je suis convaincu que les crises que nous traversons montrent plutôt que le système économique comme il fonctionne actuellement relève déjà de l’illusion pour ce qui est de sa durabilité, mais surtout pour ce qui de son équité.

François Bausch

 Cet article se base sur une intervention faite devant l’Economist Club Luxembourg, le 12 juin 2012.

Mes remerciements vont à notre équipe au groupe parlementaire et particulièrement à Mike Mathias pour son aide précieuse dans l’élaboration de cette contribution.

 

Une réponse à Réflexions sur Rio+20: L’économie durable sera une économie sobre

  1. Merci pour cet article intéressant qui reprend et complète utilement le dossier de presse consacré au sommet Rio+20. Deux remarques :

    - Cosmétique, mais la « care economy » reprise dans le dossier de presse à juste titre semble s’être transformée en « core economy » dans l’article, ce qui en altère le sens, même si effectivement le cœur de l’économie devrait être l’économie solidaire :-)
    - Plus important, il me semble qu’à titre d’exemple et de démonstration d’une volonté politique avec résultats, un document solide d’Agenda 21 local et un processus de suivi adéquat seraient des atouts non négligeables. Pour arrimer quelque chose de concret à l’utopie, en quelque sorte, et montrer que tout ça n’est pas une illusion, loin s’en faut. À ce titre, existe-t-il un tel document pour la ville de Luxembourg par exemple, car il est impossible de le trouver sur le site de la ville bien qu’il y soit fait référence ?

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